
Tu es né le 26 septembre 1972 en Bretagne. Du plus loin que tu te souviennes, tu n'as jamais cessé de dessiner. Enfant, tu t'ennuyais souvent. Tu ne te souvenais pas, tu imaginais. Tu regardes le feu. Tu aimais arrêter ce qui file. Tu aimes toujours dire non. Tu rêvais de voler comme Peter Pan mais les éléphants roses de Dumbo t'ont longtemps fait faire des cauchemars. Tu regardais les filets de baves luisants des escargots dans la lumière du soleil couchant ; tu trouvais ça beau. Tu regardes l'eau couler. Tu te souviens du jardin du Luxembourg (75), de Gavrinis (56), du gouffre de Padirac (46). Tu te souviens de la grotte de Pech-Merle. Tu imagines celle de Lascaux. Tu ne te souviens pas, tu imagines. Tu n'as jamais été un bon élève. Tu aimais les colonies de vacances. Tu aimais ta grand-mère. Tu aimes toujours les D.S. Tu étais amoureux de ta cousine. Tu nages dans l'Atlantique. En 1984, tu as été ce garçon qui s'appelait Noodles et qui regardait Jennifer Connely, fillette, danser dans l'auberge de son père. Tu entends le vent dans les peupliers. Tu écoutes les symphonies de Beethoven. Tu écoutes le vent dans les peupliers. En 1986, tu as grandi, tu es Ugolin qui regarde Emmanuelle Béart se baigner dans la flaque. Comme lui tu crois que tu vas faire un crime. Tu nages dans l'Atlantique. Tu faisais des B.D. (tu voulais être le nouveau Moebius) que tu ne terminais jamais. Tu crois que tu ne sais pas raconter des histoires. Tu adorais écouter cette prof de lettres dont les cours, pendant les deux ou trois mois où elle enseigna, consistaient en majeure partie à simplement lire, sur le coin de son bureau, les passages d'un livre. Il y avait toute la Comédie Humaine dans la bibliothèque des parents. Tu es sur le bord de la Loire. Tu rates le concert de Noir Désir. Tu es fasciné par les dessins de déluge de Léonardo. Tu es en Toscane. Tu lis Montaigne. Tu t'es bien amusé à l'école des Beaux-Arts. Tu imagines une petite fille qui répond au doux nom de Claire. Tu faisais collection de sexes féminins au-dessus du trou turc de la rue des Marais. Tu es beaucoup trop sensible à la beauté. Tu rêves de lupanars merveilleux. Tu n'y as jamais mis les pieds. Tu mens. Tu mens quand tu dis que tu mens. Tu recherches l'ivresse, ce qui fait qu'un corps ne pèse plus. Tu évites de penser au suicide. Tu es un indécrottable romantique. Tu rates le concert de Ferré. Tu souhaitais vivre jusqu'à cent ans. Tu as le sentiment que tu mourras d'un accident de voiture. T'étais bien. T'étais mal. La différence était peu sensible. Tamiser le monde disais-tu. Tu fanfaronnes beaucoup. Tu te demandes ce qu'est un stéréotype. Tu n'aimerais pas rencontrer ce jeune homme aujourd'hui, mais tu écoutes toujours du rock. Tu es gardien de nuit. Chaque mois tu redoutes les plannings. Tu n'as toujours pas de voiture (on s'en fout). Tu n'as pas d'ordinateur (on s'en fout). Mais quand même tu ferais bien d'acheter une clé USB parce qu'il y a des icônes non utilisées sur ton bureau. Surtout tu recherches un atelier plus grand et gratuit bien sûr. Tu rates le concert de Bashung. Tu as l'impression de mener plusieurs batailles de front qui, crois-tu, te feront perdre la guerre. Tu ne sais toujours pas ce que c'est que peindre. Tu sais bien pourquoi. Tu te méfies des théories. Tu penses que depuis qu'on a découvert le symptôme, on n'en a jamais vu autant. En écrivant cela, tu as bien conscience de ne rien dire d'inédit. Tu ne crois pas à la nouveauté. Tu penses qu'on oublie. Il t'arrive de donner des cours de dessin ou d'arts plastiques. Il paraît que tu fais cela plutôt bien. Mais, à chaque fois, tu te demandes ce que tu fais là. Tu n'as pas de projet. Tu en es comme soulagé. Tu crois être libre, c'est enivrant. Tu sais que tu ne l'es pas, c'est contrariant. Tu as essayé de construire une maison au bord de la Loire et tu te retrouves dans les Calanques face à la Méditerranée. Tu nages dans l'Atlantique. Ta mémoire faillit. Tu as si peu l'impression de vivre, d'incarner, si ton petit carnet ne recueille pas quelques traces de ta journée, ne retient pas quelques heures. (Comment vas-tu faire maintenant que tu l'as perdu?). Tu écris : "Non pas je me souviens, mais j'imagine." Un art de la mémoire en quelque sorte, histoire de te persuader que tu as bien vécu. Persiste pourtant, étrange et prégnant, ce sentiment d'être en hôte sur la Terre. Tu fais des constellations. Tu as ceci de commun avec les vieillards, les enfants, les oiseaux et les fourmis: tu collectes. "L'art de collectionner est une forme de ressouvenir pratique." écrivait Benjamin. Tu passes du temps à classer. (Compulsif?). Tu y passes trop de temps. Au final, ranger ne fait que contrarier le désordre, et tu sais que du désordre naît la possibilité de toute chose. Sans doute s'agit-il moins de mettre de l'ordre dans une vie, de se repérer dans le bordel du monde, que d'ériger un corpus, un autre corps, une espèce d'alter ego, une mémoire imaginaire en somme. Tu perds du temps. Tu as l'impression de perdre du temps. Tu prends ton temps. Tu as un problème avec ça, la durée: tu es lent et ça passe vite. Tu veux encore arrêter ce qui file. Tu n'es plus très jeune; tu n'es pas très vieux. Ce qui te console, c'est que tu pourrais dire la même chose dans trente ans. Tu constates que plus le temps passe moins tu t'ennuies. Tu ne t'es pas beaucoup exposé. Tu ne parles pas d'autres langues que le français, tu le déplores. Tu aimerais gagner ta vie avec ce que tu fais. Tu soupçonnes que ça ne va pas être simple. Dernièrement tu as encore regardé Lost Highway soûl, pleuré sur le piano de Schubert, beaucoup trop écouté la musique de Pärt seul. Dans la foule, tu as pogoté sur Borderline ; tu n'as pas raté le concert de Katerine. Devant deux baignoires de Bonnard, tu es resté longtemps, perdu. Tu te demandes si tu possèdes ce talent pour la vie dont il est question dans le film. Tu n'as pas aimé ne plus être aimé mais tu aimes toujours aimer. Tant bien que mal tu essayes de conserver une espèce de naïveté immédiate. On vient encore de te traiter d'égoïste, tu es unique comme tout le monde. Tu te retournes sur les petites traces. Tu te dis que ça n'as rien de génial (tu ne crois pas beaucoup au génie), que, peut-être, comme le suggérait Borges, tout cela mit bout à bout dessine les contours d'un autoportrait, et que ça vaut bien la bave des escargots. Tu n'es pas satisfait de la reproduction des peintures. Tu penses que ce texte répond mal de son titre, qu'il n'est pas à sa place ici, qu'il est trop long (mais suffisamment pour ne pas être lu). Tu viens encore de vérifier que, décidément, tu n'es pas un écrivain. Tu n'as pas parlé des récents évènements. Tu détestes les chaussettes qui tombent. Tu aurais aimé être plus drôle. Tu imagines que tu te souviens. Tu vis et travailles à Nantes.
1 avril 2006